“D’ici 5 ans, plus de 50 000 entreprises québécoises devront trouver leur relève et 61 % des propriétaires actuels n’ont toujours pas de plans de relève[1].”
Ces statistiques, fournies par Repreneuriat Québec, sont notamment expliquées par le vieillissement de la population et le manque de repreneur.es. Mais est-ce que ces chiffres reflètent aussi les réalités des Premières Nations?
En contexte autochtone comme ailleurs, reprendre une entreprise déjà ancrée dans son milieu plutôt qu’en démarrer une a ses nombreux avantages tels qu’avoir une clientèle déjà établie et un réseau de fournisseurs déjà en place.
Alors, qu’est-ce qui différencie le repreneuriat en milieu de Premières Nations? Ce levier entrepreneurial offre une solution concrète au manque de relève dans les entreprises québécoises, tout en offrant aux jeunes entrepreneur.es autochtones un plus grand bassin d’opportunités d’affaires. En plus d’être un moyen d’assurer la pérennisation de services sur communauté, c’est aussi un pas concret dans l’avancée de la réconciliation économique en milieu urbain.
En nous basant sur plus de 130 projets de transfert d’entreprise ayant bénéficié de l’accompagnement de la CDEPNQL dans les trois dernières années, nous mettons en lumière les réalités et les impacts concrets qui découlent directement du repreneuriat autochtone.
Sur communauté
Au cœur des 41 communautés des Premières Nations du Québec, de nombreuses entreprises autochtones assurent la continuité des services essentiels. En plus de répondre à des besoins fondamentaux, elles offrent des emplois locaux et contribuent activement à la vitalité économique des territoires.
Lorsque leurs propriétaires arrivent au terme de leur parcours, le risque de fermeture menace cette autonomie durement acquise. Pour plusieurs, cela signifie devoir quitter la communauté pour travailler ou s’approvisionner, une réalité encore plus contraignante dans les milieux éloignés.
Dans ce contexte, un transfert d’entreprise réfléchi et structuré devient essentiel pour préserver ce tissu communautaire, tout en préservant des services essentiels à la communauté. Toutefois, le bassin de repreneur.es demeure restreint, la relève potentielle se limitant souvent aux membres de la communauté.
Au sein des Premières Nations, l’esprit entrepreneurial est bien ancré, mais il s’est historiquement exprimé davantage à travers la création de nouvelles entreprises. Le repreneuriat ouvre toutefois une voie complémentaire, en offrant un accès plus rapide à l’entrepreneuriat, notamment dans des marchés déjà bien établis ou parfois saturés.
C’est dans cette optique que Louise Benjamin, de Uashat mak Mani-Utenam, a saisi l’occasion de reprendre le Casse-Croûte Ali-Baba, une adresse bien connue de la communauté. En y insufflant sa touche personnelle, l’entreprise est devenue Casse-Croûte Chez Louise, où les membres peuvent désormais se retrouver tout en découvrant de nouvelles saveurs ajoutées au menu.

La préservation des savoir-faire et de l’expertise au sein des communautés constitue également un enjeu majeur. L’acquisition du Garage Martin Picard, à Wendake, par Nicolas Meloche, en est un bel exemple. Déjà employé depuis plusieurs années, il assure aujourd’hui la continuité d’un service reconnu, tout en mettant à profit l’expérience accumulée au fil du temps dans ce garage bien établi auprès des Wendats.
Parmi les défis liés au repreneuriat en communauté, le financement demeure le plus complexe. L’accès au capital est souvent freiné par des contraintes entourant les garanties. Pour reprendre le dépanneur Alphé Picard, Sonia Picard et Pénéloppe Picard-Binet ont choisi l’approche innovante de s’associer au conseil de bande de Wendake. Ce partenariat a permis de conjuguer leur expertise terrain avec la stabilité de leur gouvernement local.

Enfin, certaines entreprises portent une forte valeur patrimoniale et culturelle. C’est le cas de Robertson Fourrures, qui perpétuait une tradition innue depuis plus d’un siècle. En en faisant l’acquisition, Valéry Larouche a préservé cet héritage unique, avec l’ambition de transformer son atelier en économusée accessible au public.

Hors communauté
Près de 47 % de la population autochtone du Québec a moins de 35 ans, comparativement à 40 % chez les Québécois[2]. Cette jeunesse représente un levier important pour assurer la pérennité des entreprises, tant en communauté qu’en milieu urbain. D’un côté, une relève en quête d’opportunités. De l’autre, des entrepreneur.es québécois.es à l’aube de la retraite. On retrouve ainsi un contexte propice à des maillages porteurs.
Pour Windy Landreville, de Kitigan Zibi, reprendre l’entreprise où elle travaillait déjà s’est imposé naturellement lorsque le propriétaire d’Imprimak, situé à Maniwaki, planifiait sa retraite. C’était une occasion idéale de devenir propriétaire d’une entreprise à proximité de sa communauté.

De nombreux Autochtones choisissent aussi le milieu urbain afin d’élargir leurs opportunités. L’acquisition d’une entreprise hors communauté permet aussi d’accroître les retombées dans leur communauté, notamment en facilitant l’accès à l’emploi ou en valorisant des fournisseurs autochtones. C’est dans cet esprit que Maxim Drapeau Tourigny, de Wôlinak, a acquis Distribution Lion à Terrebonne, où il intègre désormais des partenaires autochtones à sa chaîne d’approvisionnement.
En favorisant les liens entre entrepreneurs autochtones, cédants d’entreprise et réseaux d’affaires allochtones, le repreneuriat contribue concrètement à la réconciliation économique. Lorsqu’une entreprise québécoise est rachetée par un.e entrepreneur.e autochtone, une occasion s’ouvre pour faire rayonner les cultures et les valeurs des Premières Nations au sein de l’entreprise. C’est ce qu’ont réalisé Jason Picard-Binet et Josée Leblanc en acquérant l’usine Auclair & Martineau, à Saint-Émile. Respectivement propriétaires de Bastien Industries et d’Atikuss, ils contribuent ainsi à maintenir une production locale tout en accroissant la visibilité des produits autochtones.

Un défi de différence culturelle demeure tout de même. La mécompréhension des différentes réalités et enjeux de chacun lors de ces maillages peut faire en sorte qu’une barrière se lève. Il s’agit déjà d’un défi pour deux entrepreneurs d’une même nation, alors la sensibilité est davantage cruciale entre un autochtone et un allochtone. C’est notamment ce qui rend pertinente la présence d’un conseiller, comme ceux de la CDEPNQL, pour assurer la médiation entre les parties ou la sensibilisation à ces différences culturelles.
Conclusion
Le repreneuriat autochtone contribue donc à la résolution d’enjeux bien réels tels que le manque de relève dans un contexte de vieillissement de population. Il ouvre un plus grand bassin d’opportunités pour les entrepreneur.es autochtones, tout en assurant la continuité des services et la transmission des savoirs au sein des communautés.
Il contribue activement à la réconciliation en créant des ponts entre allochtones et autochtones. Ces ponts nous font apprécier les différences culturelles et sociales qui pouvaient autrefois nous éloigner, nous permettant ainsi de rapprocher et valoriser nos réalités respectives.
Vous avez un projet de repreneuriat ou souhaitez explorer cette avenue? Les conseillers de la CDEPNQL sont là pour vous accompagner à chaque étape. N’hésitez pas à les contacter pour donner vie à votre projet.
[1] https://repreneuriat.quebec/communiques/intention-de-transfert-2025/
[2] https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2021/as-sa/fogs-spg/page.cfm?lang=F&topic=8&dguid=2021A000224